Ce questionnaire est une initiative d’Ivan Lapeyroux, enseignant de l’ESAD de Reims tragiquement disparu en août 2007. Ce texte témoigne de sa passion pour l’enseignement, de son implication dans l’école, et atteste qu’il demeure dans nos pensées.
Il l’a proposé en juillet à ses collègues, dans le souci d’accéder à la rédaction d’un texte collectif, sur ce qui fonde l’enseignement à l’ESAD de Reims, pour être publié dans ce livret. Il n’a pas pu en synthétiser les réponses, mais celles-ci sont éclairantes, dans leur diversité. C’est une première tentative pour tracer le chemin imparfait d’une direction commune.
1 – Que pensez-vous transmettre lorsque vous enseignez (savoir technique, savoir faire)?
Manuela Marques (photographie) : Apporter du désir, stimuler la curiosité intellectuelle, mais aussi faire prendre conscience que continuité et assiduité au travail sont des éléments primordiaux.
Gérard Cairaschi (vidéo) : Un rapport au monde particulier que constitue la création artistique, un regard curieux-interrogatif-critique-ouvert.
Audrey Tenaillon (design d’espace) : Expérimenter des méthodes de travail, de recherche, de création que les élèves doivent s’approprier. Il ne s’agit pas d’apprendre des recettes toutes faites, mais de se poser un ensemble de questions permettant de constituer un « savoir observer », un « savoir questionner », un « savoir expérimenter».
Jean-Michel Hannecart (dessin) : Le plus important dans la matière que j’enseigne à l’ESAD, le dessin, c’est la singularité du regard. Je propose à l’étudiant une certaine façon de poser un regard sur les choses. Avant le savoir technique, le temps et la réflexion sur le regard sont la base du dessin.
2 – Quelles sont pour vous les frontières entre enseigner et créer ?
Patrick Chapus (peinture) : Mon enseignement n'existe que parce que par ailleurs je crée, et ma réflexion sur la création bénéficie de ma pratique de l'enseignement. Mais à aucun moment il ne peut et ne doit y avoir confusion des deux. La création demande une attitude et des choix exclusifs et parfois arbitraires, l'enseignement le contraire : l’enseignant n’impose aucun modèle En résumé : si évidemment j'enseigne d'"après" ce que je fais, je n'enseigne pas ce que je fais.
Véronique Maire (design d’objet) : l’enseignement permet de transmettre une vision. La création également. Le moyen pour y arriver est juste différent. Il me semble cependant important d’avoir une pratique personnelle pour nourrir cet échange et ce va et vient entre la transmission et la création.
Sophie Mallebranche (couleur-matières) : La question pourrait être : quelle est la différence entre un critique d’art et un artiste ? !! Analyser ou taire la méthode de création ? Eclairer ou garder le mystère ? L’enseignant a toujours une lampe-torche avec lui, pour éclairer l’étudiant sur sa pensée et sa méthode.
MM : Je pense qu’une des frontières naturelles est celle qu’engendrent le respect et la compréhension du travail de l’étudiant. Il faut lui amener tous les outils possibles pour l’ouverture de son propre champ d’expérimentation artistique.
GC : Il y a des connivences multiples, des rapports et connections que déterminent les projets des étudiants et les sujets que je leur propose. Ces multiples postures permettent que se crée l’alchimie très spécifique de l’enseignement artistique avec une pratique personnelle.
3 - Quels processus de production et quelles techniques mettez-vous en œuvre dans votre enseignement?
AT : Le processus de travail va de l’observation du quotidien, de l’analyse de tout ce que l’on peut expérimenter au jour le jour, à l’analyse des problématiques des programmes proposés. La recherche de références diverses est une phase importante qui développe une culture générale. Puis, la phase de formulation du concept induit l’organisation des priorités des choix à réaliser et nécessite la prise de conscience du rapport temps/travail. Le projet se développe alors par étapes successives de maquettes, dessins, modélisations. La réflexion doit aller jusqu’au choix des supports de communication en adéquation avec le projet.
JMH : Mon enseignement manipule le paradoxe afin de remettre en question chaque chose acquise précédemment. Mon cours repose sur le croquis d’observation. Une étude des diversités techniques qu’offre le dessin permet de se questionner sur la façon de traduire le regard porté sur les choses. A chaque projet, un point de vue libre (imaginaire) complète la formation et le développement de l’expression personnelle. L’objectif est la maîtrise de la composition, de la mise en page dans un format donné et de la tension du dessin selon les rapports d’échelle. En finalité, l’étudiant est à même de définir et de défendre le choix des paramètres constituant son travail.
VM : Durant l’élaboration du projet il est important de s’exprimer avec les meilleurs médiums, ceux qui valorisent au mieux le projet. Mais pour pouvoir choisir ce médium, il faut d’abord avoir une connaissance et une pratique de ce qui est mis à notre disposition. Aussi j’essaie de stimuler au maximum les étudiants afin qu’ils soient dans un apprentissage de la diversité, définissant peu à peu leur propre mode d’expression.
SM : L’expérimentation avant tout, la tête et les mains dans le cœur de la matière.
4 – Comment placez-vous votre enseignement dans le rapport à la professionnalisation ?
VM : Ce que je pratique avec les étudiants lors des projets n’est qu’une vision idéalisée de notre métier, la part la plus intéressante qui est l’acte de création, entendant par là le développement et l’aboutissement d’une idée. Je cherche avant tout à générer du plaisir et une exigence dans la création, pour mieux s’adapter ensuite quelle que soit la demande.
AT : Le rapport à la professionnalisation n’est pas forcément dans l’apprentissage d’un savoir exécuter. La préparation à la professionnalisation consiste à faire prendre conscience qu’il faut être exigeant dans la qualité de l’écoute des consignes, du travail fourni, de l’organisation que l’on propose, de la précision de communiquer. Savoir donner confiance, savoir proposer.
SM : Il est un éveil à l’importance de ce qui est considéré, par l’étudiant, comme détails dans le projet. Car ce sont ces détails même qui, bien traités, feront la différence dans leurs vies professionnelles.
GC : Toute la difficulté réside dans le fait de devoir faire constamment cohabiter liberté de création et finalités professionnelles. Libérer l’esprit de l’étudiant des pesanteurs / considérations matérielles à certains moments de la conception du projet et aussi, à d’autres moments de la conception des projets, réintroduire le "souci du réel".
5 – Comment tenez-vous compte des processus d’évolution de chaque étudiant au sein d’un collectif ?
MM : Mon enseignement est essentiellement basé sur des « rencontres » avec l’étudiant. Mais dans un processus de travail comme un ARC, une partie du travail doit s’élaborer dans un cadre collectif. Je prends alors en compte la capacité des uns et des autres à travailler ensemble, à confronter leur propre production aux regards des autres, à s’intégrer dans des projets collectifs, etc. Cet aspect me semble très important car il donne à l’étudiant des exemples concrets de ce qu’il peut rencontrer à l’extérieur de l’école.
JMH : Je tiens compte des processus d’évolution en fonction de l’investissement. Ce qui m’intéresse c’est l’individualité et sa sensibilité. Le défaut doit être assumé comme une qualité jusqu’à devenir sa force qui caractérisera le trait.
PC : Le processus est un suivi individuel, tâtonnant, dans un dialogue qui s'articule d'une séance à l'autre. J’accorde au moins autant d'importance au processus qu'au résultat, tant dans les consignes et méthodes de travail que dans l'évaluation.
VM : L’étudiant doit apprendre à la fois à maîtriser son projet et à le communiquer, ce qui implique aussi d’accepter la critique. Il doit pouvoir se nourrir des projets des autres étudiants, en étant réactif dans l’évolution de son propre projet. Il faut pouvoir développer une démarche personnelle tout en gardant un regard ouvert sur ce qui l’entoure : il doit avoir une attitude au service du projet.
6 – Que pensez-vous des frontières entre les différentes disciplines, et du rapport de votre domaine aux autres enseignements ?
SM : Mon enseignement prend appui sur des sources culturelles pluridisciplinaires. Il n’y a de frontières que sous les crânes !
VM : Toutes les disciplines se mêlent et s’entremêlent, elles sont toutes interactives les unes par rapport aux autres. Rester réceptif à tous les secteurs de créativité contribue à la diversification et la richesse de chaque étudiant. Chaque méthode de travail peut avoir des répercussions plus ou moins grandes dans divers secteurs d’activité. Aujourd’hui toutes les disciplines se regardent les unes les autres.
PC : Le dessin, et dans une moindre mesure la peinture, tient une place particulière dans un contexte de frontières disciplinaires, puisque s'il peut être sa propre finalité, une "discipline" en lui-même, il est également un outil, un instrument appelé à se dissoudre dans toutes les autres. Il est un peu aux pratiques visuelles ce qu'est l'écriture aux enseignements généraux, tantôt transparent, fonctionnel, assujetti à un objectif et disparaissant presque derrière lui, il peut être schématique, sténographique, parfois illisible pour autrui. Instrument d'investigation ou de mémorisation, de projection ou de communication, il est la grammaire et la syntaxe de la pensée visuelle.
JMH : Le regard est ce qui lie toutes les disciplines. On peut faire une courbe à l’ordinateur, sans ce regard, cette dernière manquera de rigueur et de justesse.
GC : L’hybridation des différentes pratiques me semble essentielle mais sans toutefois en faire un dogme ni une fatalité. Préserver les spécificités des disciplines, des savoirs, des techniques, des champs de connaissances me parait conjointement et également indispensable.
7 – Dans quelle(s) direction(s) évoluez-vous, et vers quels territoires souhaitez-vous faire évoluer les étudiants ?
GC : Donner aux étudiants le goût des territoires les plus inattendus et les plus improbables possibles. Une pratique véritablement vivante de l’enseignement de l’art me semble ne pouvoir se placer que sur les territoires en friche que sont le présent (l’actualité) de la pratique abordée et de la société dans laquelle s’inscrit cette pratique. Conjointement une connaissance large de la création contemporaine étayée par une bonne connaissance de l’histoire de l’art est indispensable.
SM : « Sapientia : Nul pouvoir, un peu de savoir, un peu de sagesse, et le plus de saveur possible… ». Cette phrase de Roland Barthes, clôturant son discours d’investiture de chaire au Collège de France, demeure ma lanterne !
8 – En ce début du 21e siècle où les mutations technologiques se poursuivent (multimédias et numériques), quel type de pédagogie doit être mise en place à différents niveaux pour préparer les étudiants à ces effets de mutations ?
VM : Le dessin reste le premier outil de communication et d’élaboration d’un projet ; il favorise une première visualisation et compréhension de celui-ci. Les outils technologiques ne sont là que pour accompagner et valoriser le projet ; ils permettent une approche plus concrète, même s’ils figent souvent le projet. Celui-ci doit rester en perpétuelle évolution jusqu’à sa réalisation définitive.
AT : Il faut comprendre ce qui relève de l’outil de conception, ce qui relève de la communication du projet et ce qui relève du résultat de l’objet ou de l’espace abouti. Comment maîtriser chaque étape, avec quel média ?
Il est nécessaire de valoriser aussi bien la production virtuelle que la production de matière réelle.
SM : Nos étudiants actuels sont nés dans cette ère et ils sont au fait de la rapidité des évolutions technologiques pour en être les premiers consommateurs. Il n’est nul besoin de s’interroger sur la nature de la pédagogie, cela nous mettrait en retard ! Il s’agit plutôt d’intégrer les techniques de ces nouveaux outils diversifiés et d’apprendre aux étudiants à se méfier du refuge que constitue la séduction par l’image et de son utilisation systématique, souvent au détriment du fond du projet. Conservons l’apprentissage de la méthode de projet, diversifions les modes de rendus pour un apprentissage représentatif des métiers du design.