L’ESAD de Reims offre deux filières d’enseignement, art et design, et cette accroche pose la question des rapports entre ces deux disciplines, dans un contexte artistique contemporain habitué à tourmenter ses frontières disciplinaires. Le design connaît aujourd’hui un engouement exceptionnel, porté sans doute par l’impression qu’il donne d’avoir prise sur le réel et le pouvoir d’agir sur le monde. Mais la présence de la filière art n’est pas anecdotique pour plusieurs raisons. Historiquement, l’art a constitué le socle à partir duquel se sont créées des filières design dans les Ecoles Supérieures, et le design est ici enseigné tel qu’il relève d’une école d’art, par opposition à des enseignements qui l’aborderaient par l’ingénierie, ou la technique. La filière « art » est aussi la prolongation d’une donnée pédagogique : les fondements de l’enseignement du design, et la production de design elle-même, participent à un champ plus vaste, appelé tout simplement art. Cette connexion avec l’art permet au design de se définir sur la notion de projet, hors de son image superficielle et consumériste, véhiculée par les médias. Il s’agit dans les deux disciplines de « veiller à l’habitabilité du monde par l’homme» ¹.
Tournées vers le présent de la création, et ayant abandonné toute référence académique, à l’exception de sa continuité historique, les formes du design et de l’art s’accompagnent. Leurs histoires se chevauchent. Art et design se caractérisent aujourd’hui par leur recherche d’invention permanente, en dehors des problématiques du style, et par leur implication possible dans le social et dans l’économie. Artistes et designers ne cherchent pas à produire des chefs-d’œuvre mais des stratégies. Tous deux sont des généralistes : trouvant les spécialistes nécessaires dans les équipes qu’ils constituent autour de leurs projets, qu’il s’agisse de technologie ou de marketing.
Pour l’étudiant de l’ESAD, cette coexistence de deux filières permet des passages fructueux d’un cursus à l’autre, pour une meilleure adaptation aux capacités individuelles qui se révèlent pendant les études.
Les positions professionnelles auxquelles prépare l’ESAD de Reims sont diverses, et peuvent éventuellement être occupées par le même créateur simultanément. À l’époque de l’hyper modernité² l’artiste peut passer des réseaux de l’art et des problématiques d’exposition, à des opérations plus appliquées. Le designer peut concevoir des objets de grande série pour l’industrie de l’objet ou pour le monde de la communication, mais aussi exposer dans des galeries spécialisées des objets précieux, vendus au prix d’œuvres d’art. Ou proposer des recherches, dépourvues de perspectives de concrétisation immédiates, pour nos modes de vie futurs. Il conjugue la commande avec la création auto produite, et l’objet fonctionnel au propos décoratif, dans un rapport totalement décomplexé.
Une pédagogie singulière
L’ESAD de Reims entend relever le défi de l’engouement actuel pour le design, et de la complexification sociale, deux éléments qui dessinent dans le flou le contexte professionnel futur. Les enseignements partent donc d’un tronc commun art/design, insistant sur les pratiques plastiques, les expérimentations et le socle de culture historique et théorique commun à tous les arts. A partir de la troisième année, les exercices sont plus spécifiques et les acquisitions techniques se diversifient entre design d’objet/d’espace et design graphique et multimédia. Néanmoins, le jeu des options permet le plus longtemps possible aux élèves de pratiquer intensément les différentes approches du design : objet, espace, graphisme. Cette polyvalence et cette ouverture à différents terrains d’expression sont une des richesses de l’ESAD. C’est ainsi que sont nées deux « spécialités » de l’Ecole : le design culinaire, porté par Marc Brétillot, et le design végétal de Patrick Nadeau. Loin d’être anecdotiques, ces deux pratiques convoquent des fondements culturels et intimes particuliers, un rapport à la temporalité et à l’autre, que tout artiste se doit d’approcher. Les quatrième et cinquième années sont réservées à des élèves engagés dans des recherches personnelles fondamentales, qui confrontent d’abord leurs acquis lors de stages ou séjours à l’étranger. Des directeurs de recherche et des professionnels les accompagnent ensuite sur trois semestres. Le diplôme exige qu’ils développent en un projet leur pensée personnelle et précisent leur position singulière dans le champ de la discipline.
Une des particularités de l’ESAD de Reims est que l’enseignement se structure précocement autour du projet. Des exercices longs (sur une dizaine de semaines) permettent d’en appréhender les temps et les errances jusqu’à la finalisation d’une maquette à l’échelle un ou au prototype. Chaque fin d’année est consacrée à un projet personnel où l’élève se trouve contraint à l’engagement, les professeurs l’aidant à progresser et à soutenir ses choix. Des passerelles, entre les enseignements pratiques fondamentaux et le projet, habituent l’élève à mettre tous les apprentissages au service de ce dernier. L’enseignement théorique est déterminant : il essaie d’embrasser l’histoire et les sciences humaines. Passé l’apprentissage méthodologique, et la connaissance du contexte historique de l’art et du design, la théorie vaut essentiellement comme regard critique (réflexif), et comme outil de sa pensée prospective. Les corrections collégiales associent artistes, designers, et théoriciens dans la cohérence du projet.
adossement aux milieux socio-pofessionnels,
L'adossement de la création au monde socio-professionnel dans le champ du design comme de l'art est l'un des points forts de l'ESAD de Reims. Il repose d'abord sur une politique de partenariats avec des entreprises privées qui les met en contact avec des groupes d'étudiants dès la 2e année. Cet adossement est fondamental, collectif en 4e année il devient individuel et se développe en fonction du projet de l'étudiant en 5e année.
la recherche
La complexité du rapport recherche et création est au coeur de la problématique d'adossement à la recherche des années 4, 5 et post-diplôme. Elle se pense dans une volonté permanente d'associer recherche pratique et recherche théorique. La recherche se développe donc à l'ESAD dans deux directions : la recherche fondamentale, en lien avec des partenaires universitaires et institutionnels, et la recherche et développement appuyée sur les milieux socio-professionnels.
À la différence d'autres disciplines dont les contours et les contenus demeurent relativement stables, la recherche en art ou en design ne peut être soumise à un programme préexistant. Chaque projet, chaque nouvelle proposition, demande la mise en place de nouveaux champs d'expérimentation. En tant qu'implication théorique, la recherche sur la création ou l'approche critique du design accompagnent ou prolongent la production artistique. L'ESAD oriente en premier lieu ses activités de recherche vers la réalisation de projets et vers la mise en place d'une recherche expérimentale. Le développement des ateliers de projet que sont le design culinaire et le design végétal en est l'illustration. Le design de services est un domaine qui germe à l'articulation des champs abordés en design à l'ESAD : « objet/espace/multimédia/interactivité » notamment. Cela positionne le design, et la recherche en design, dans une contemporanéité et un développement qui relèvent du positionnement de l'Europe comme actrice mondiale du secteur tertiaire.
Claire Peillod
Directrice de l’ESAD de Reims